Psychologie

D’abord lieu de protection, de surveillance puis de réclusion et d’enfermement, le site Vauban est aujourd’hui un espace de transmission de connaissances et de savoir. Ainsi, tout au long de son histoire, le fort Vauban a entretenu une relation forte avec les individus. Qu’ils soient habitants du quartier, militaires, détenus, reclus, personnels carcéraux, étudiants ou enseignants, leur vie aura été influencée par ce lieu, de façon positive ou négative. En retour, le lieu garde les empreintes des diverses communautés qui l’ont fréquenté.

Le traumatisme

Version gravure de Poldo d'Albenas 1560
Version gravure de Poldo d’Albenas 1560

Surveiller et défendre la ville, telle est la destination initiale de la citadelle implantée en 1687 sur un site en hauteur, hors des murs de la ville : le faubourg des Prêcheurs, aussi appelé alors le quartier Crémat. Outre sa position stratégique, il s’agit d’une zone habitée et cultivée, équivalente aux plus gros quartiers de Nîmes.  Des maisons d’artisans, d’agriculteurs mais aussi des résidences bourgeoises entourées de jardins potagers, de vergers, de pépinières se rassemblent aux pieds des remparts. La population vit la construction de la citadelle comme un véritable traumatisme. Les habitants sont dépossédés en trois jours seulement, dès le mois de mai 1687 ; ils ont à peine le temps d’enlever leurs meubles ou de déménager avant de voir leurs maisons démolies.

Étienne Borrelli, notaire de Nîmes, témoigne du choc ressenti : « […]audict endroict il y a des maisons, vigne et olivettes que le 9e dudict mois [de mai] et dans deux ou trois jours après ont abattus, coupés et arrachés lesdites vignes et oliviers et maisons. A l’instant l’on doit abattre quantité de belles maisons qui sont audict fauxbourg des Prêcheurs et beaux jardins de fleurs car c’est là le quartier de telz jardins. Tout le monde est dans une consternation espouvantable de voir ces démolitions précipitées de cette façon, car à peine on donne du temps à ceux qui sont aux maisons de ce quartier de se pouvoir changer et il semble qu’on soit à la guerre de voir de tel dégât. »1

La ville subit ensuite un second choc avec la poursuite du chantier, l’aplanissement du terrain, les bruits d’explosifs, de la forge, des fours à chaux, des convois de matériaux, etc.

Le 30 mai 1688, le régiment de Vivonne s’y installe : il n’aura fallu qu’une année pour construire la citadelle.

La réclusion

De lieu de surveillance, la citadelle devient lieu de réclusion. En 1797, elle est érigée en maison de correction.
Si une partie de l’édifice reste affectée au département de la guerre, l’autre partie accueille alors tous les individus condamnés en correctionnelle, à moins d’une année de détention.
Elle sert aussi d’entrepôt provisoire des forçats et des condamnés à la réclusion, jusqu’à leur passage à la chaîne pour les premiers, et au transfert à la maison centrale de l’Hérault pour les seconds.
En 1810, Napoléon y crée un Dépôt de mendicité destiné à la réclusion des mendiants et des gens sans-aveu. Le nombre des reclus de 1811 à 1817, fut en moyenne de 200 à 240 par an comprenant autant d’hommes que de femmes, ainsi que des enfants dans une proportion de cinq pour cent.
Peu après la fusion de la maison de correction et du Dépôt de mendicité, les reclus valides du Dépôt de mendicité furent renvoyés dans leur commune, et les invalides dans les hospices.

En 1820, la citadelle devient Maison Centrale de Détention. De lieu de réclusion, elle se transforme ainsi en lieu d’enfermement.

L’enfermement

Le docteur Perrier avec 3 détenus ©Musée du Vieux Nîmes
Le docteur Charles Perrier avec trois détenus ©Musée du Vieux Nîmes

Entre 1896 et 1900, le fort Vauban est le théâtre d’une étude d’anthropologie judiciaire approfondie menée in situ par le médecin de la Maison centrale de Nîmes, le docteur Charles Perrier. Il adopte une « démarche scientifique, impensable dans le cadre habituel de l’exercice de la médecine »2, en dressant les portraits de 859 détenus (nationalités, professions, crimes, âges, moyennes anthropométriques) et en décrivant leur vie carcérale. Son travail donne lieu à l’édition d’un ouvrage en deux tomes « Les criminels »3-4 qui paraîtra en 1900 et sera présenté à l’Exposition Universelle la même année.

Ces données, rassemblées dans un album de statistiques, de dessins, de photographies, sonde à l’échelle de la prison les comportements humains (religions, santé, sexualité), les phénomènes sociaux (hiérarchie, travail, tatouages, tabac, etc.) et les interactions entre les individus. Dans ce lieu de répression, mais aussi de réhabilitation, cette étude décrit les conduites des détenus et les met en perspective avec leurs forfaits et leur typologie.

Une partie de son travail aborde notamment la question des tatouages des détenus. Les tatoués représentent en effet 42,27% de l’effectif des condamnés étudiés en mars 1896. Charles Perrier s’intéresse d’un point de vue statistique à leur profil (nationalité, milieu de vie, âge, état civil, profession, crimes et délits, condamnations) mais également aux conditions d’exécution de leurs tatouages (âge, lieu, tatoueur, cause, endroit, colorant, choix des dessins, prix, douleur, complications). Il accompagne les résultats collectés de commentaires, de reproductions (dessins) et de photographies. Il note que « de cet ensemble de constatations, on peut, semble-t-il, conclure que l’habitat (villes), la profession (professions nomades, alimentaires, etc.), la vie en prison (surtout dans les maisons d’arrêt), le vagabondage et la jeunesse sont des conditions essentiellement favorables au tatouage » et que « l’instruction élémentaire n’a pas la moindre action préservatrice ».5



L’ouverture

Le fort Vauban cesse d’être une prison en 1991. A partir des années 1970, en effet, on considère que les prisons n’ont rien à faire en cœur de ville. La fermeture graduelle des vieux établissements, vétustes et surpeuplés, s’accompagne de la construction des centres pénitentiaires en périphérie. Cette mise à distance des détenus est prioritairement la conséquence de préoccupations politiques et économiques, de l’embourgeoisement des centre-ville et de la pression foncière, mais elle reflète aussi une certaine conception sociale de la punition : de même qu’il fut admis que les prisons en centre-ville permettaient de rendre la punition publique, il est désormais souhaitable de les éloigner des lieux de vie, révélant ainsi un phénomène NIMBY (Not In My BackYard trad. « surtout pas chez moi »), c’est-à-dire une opposition vis à vis de structures d’intérêt général proches de chez soi, qui pourraient être sources de nuisances.

La reconversion du fort Vauban en site universitaire dès 1995 offre une nouvelle vie au lieu : désormais ouvert sur la ville, il ne renvoie désormais plus à l’enfermement mais au contraire à la libre circulation.

Au delà de la formation, de la recherche, de l’orientation, de la promotion sociale et de l’insertion professionnelle, l’université participe également au développement d’une culture humaniste, à l’ouverture d’esprit et à la formation du jugement critique. Un cycle de formations de l’université de Nîmes est aujourd’hui dispensé dans le domaine de la psychologie : une licence de psychologie, un master en psychologie sociale et environnementale et un master en psychologie clinique et psychopathologie.

 

Références :

1. « Métamorphoses d’une ville – Nîmes de la renaissance aux lumières » de Line Teisseyre-Sallmann – Editions Champ Vallon p.246-253

2. « Perrier, médecin des prisons » par Pascal Trarieux – p.99-104 – Le Fort de Nîmes, de la citadelle à l’université, Colloque de Nîmes 20-21 janvier 1995, Société d’Histoire Moderne et Contemporaine de Nîmes

3. « Les criminels : étude concernant 859 condamnés. Tome 1 » / par le Dr Charles Perrier, A. Storck (Lyon) – Masson (Paris) – 1900-1905

4. « Les criminels : étude concernant 859 condamnés. Tome 2 » / par le Dr Charles Perrier, A. Storck (Lyon) – Masson (Paris) – 1900-1905

5. « Les criminels : étude concernant 859 condamnés. Tome 2 – Chapitre VII – Tatouages » / par le Dr Charles Perrier – A. Storck (Lyon) – Masson (Paris) – 1900-1905